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Élections québécoises du 5 octobre 2026 · analyse préliminaire, 6 octobre

La CAQ disparaît, les vieilles familles reviennent

Le résultat a l'air d'un séisme : la CAQ passe de 90 sièges à zéro, le PCQ entre avec 19 députés, le PQ forme un gouvernement minoritaire. Mais quand on remonte vingt ans en arrière, aux deux paliers de gouvernement, le portrait est beaucoup plus stable qu'il n'y paraît. Les électeurs de droite, de gauche, souverainistes et fédéralistes sont à peu près aussi nombreux qu'avant. Ce qui a changé, c'est qu'une grande coalition s'est défaite, et que deux partis de « niche » ont enfin assez d'électeurs regroupés au même endroit pour faire élire des députés.

Ce qu'il faut retenir

01

Comment le bipartisme a pris fin

De 1976 à 2003, le Québec a vécu un bipartisme presque parfait : le PQ et le PLQ se partageaient l'Assemblée nationale. Ce face-à-face s'effrite depuis longtemps. L'ADQ fait élire son premier député en 1994 et perce dans la région de Québec et en Beauce ; QS entre à l'Assemblée en 2008, dans Mercier, puis s'étend au centre de Montréal. 2026 ne crée pas cette tendance, il la confirme : le vote se régionalise, et chaque famille politique a désormais ses territoires. Pour comprendre pourquoi ça compte autant, il faut partir du mode de scrutin.

Commençons par la règle du jeu. Avec le scrutin uninominal à un tour, il ne suffit pas d'avoir des votes : il faut les avoir au bon endroit. Un parti à 15 % partout ne gagne rien ; un parti à 12 % concentré dans une dizaine de quartiers peut gagner presque autant de sièges.

Le meilleur exemple est 2022. Le PQ et le PLQ ont eu presque le même vote, 14,7 % et 14,4 %. Le PLQ a fait élire 21 députés, le PQ 3. La différence : le vote libéral était concentré dans l'ouest de Montréal, le vote péquiste était étalé partout.

Part des votes et part des sièges

% des votes % des sièges

Ce qu'on voit. Quand le point de couleur est à droite du gris, le mode de scrutin amplifie le parti ; à gauche, il le pénalise. Le PCQ fait 13 % et zéro siège en 2022, puis 21 % et 19 sièges en 2026. Son vote n'est pas devenu plus concentré : il a franchi le seuil de victoire dans son territoire.

Deuxième constat : ces territoires ne sont pas nouveaux. Les meilleures circonscriptions de QS étaient des châteaux forts péquistes il y a vingt ans ; celles du PCQ votaient massivement ADQ. Ces électeurs existaient déjà, mais ils votaient pour de grandes coalitions. Quand les coalitions se sont affaiblies, ils ont pu voter pour « leur » parti sans gaspiller leur vote.

Les bastions d'aujourd'hui étaient ceux des coalitions d'hier

% des votes, dans les mêmes quartiers

QS 2026 et PQ 2003

PCQ 2026 et ADQ 2003–2008

Ce qu'on voit. Le PQ faisait 44 à 56 % en 2003 dans Gouin, Mercier et Hochelaga-Maisonneuve ; QS y fait aujourd'hui 52 à 63 %. L'ADQ faisait 30 à 50 % en Beauce, dans Bellechasse et Portneuf ; le PCQ y dépasse 50 %. La carte de QS ressemble à sur 1 à celle de 2008, celle du PCQ à sur 1 à celle de l'ADQ de 2008.

Voir les détails : tous les partis, 2003–2026

« Meilleur cinquième » : part des votes du parti obtenue dans les 20 % de circonscriptions où il est le plus fort (ce serait 20 % si son vote était uniforme). « ≥ 35 % » : circonscriptions où il dépasse 35 %.

02

Le PCQ n'est pas une montée de la droite

La percée du PCQ est le résultat le plus commenté de la soirée. Replaçons-la dans le temps. Si on met de côté la CAQ, une coalition qui attirait aussi des nationalistes et d'anciens libéraux, le vote des partis clairement à droite est remarquablement stable : environ un électeur sur cinq depuis vingt ans, au provincial comme au fédéral.

Le vote des partis de droite au Québec

% des votes, 2003–2026

Ce qu'on voit. L'ADQ faisait 18 % en 2003 et 16 % en 2008 ; son 31 % de 2007 (pointillé) est un sommet ponctuel. Les conservateurs fédéraux oscillent entre 16 et 25 % depuis 2006. Le PCQ arrive à 21 % : dans la zone habituelle, pas au-dessus. La CAQ, en pointillé pâle, est montrée à part.

La carte confirme cette lecture. Hors des 19 circonscriptions qu'il a gagnées, le PCQ obtient en moyenne . C'est le niveau de l'ADQ ordinaire (16 % en 2003, 13 % en 2008), et c'est moins que les conservateurs fédéraux en 2025 (). Dans ses 19 sièges, il fait 44 % : exactement ce que les conservateurs y faisaient l'an dernier. Il a fait le plein de son électorat, il ne l'a pas élargi.

Le PCQ, l'ADQ et les conservateurs fédéraux, région par région

% des votes, hors des 19 circonscriptions gagnées par le PCQ

Ce qu'on voit. Trois situations. Dans le Québec francophone central (Lanaudière, Laurentides, Estrie, Montérégie), le PCQ est au niveau de l'ADQ et des conservateurs. Au Saguenay, en Abitibi et en Outaouais, il dépasse l'ADQ, qui n'y avait jamais percé, mais reste sous les conservateurs fédéraux : c'est là qu'il a encore de la marge. À Montréal et à Laval, il fait la moitié du vote conservateur fédéral : les conservateurs anglophones et allophones restent au PLQ au provincial.

Le même territoire, vingt ans plus tard

% des votes, même échelle

ADQ
moyenne 2003 et 2008
PCQ
2026

Ce qu'on voit. Le noyau est le même : Québec, la Beauce, les Bois-Francs. Le PCQ y est plus fort, et il a gagné du terrain au Saguenay et en Outaouais.

03

QS a perdu des sièges aux libéraux, pas des électeurs

QS passe de 12 sièges (en comptant la partielle de Saint-Henri–Sainte-Anne) à 9. On pourrait conclure que ses électeurs sont partis chez les libéraux. Les chiffres disent autre chose : dans deux des trois circonscriptions perdues, QS a obtenu plus de votes qu'en 2022. Il a perdu parce que le PLQ a remonté plus vite, en récupérant des électeurs qu'il avait perdus au profit de la CAQ.

Nombre de votes dans les circonscriptions en jeu

2022 2026

Ce qu'on voit. Dans Verdun et Saint-Henri–Sainte-Anne, QS gagne 2 700 et 4 800 votes, mais le PLQ gagne autant ou plus, et la CAQ perd à peu près ce que gagne le PLQ. Maurice-Richard suit le même schéma, avec un léger recul de QS (−650). Sherbrooke est le seul vrai recul : QS perd 3 650 votes, le PLQ en gagne 7 700, et QS garde le siège par 481 votes.

Voir les détails : les 12 circonscriptions de QS

2022 : élection générale transposée sur la carte 2026, sans la partielle de 2023.

Le recul de QS est hors de Montréal et du centre de Québec

QS 2022 QS 2026 · % des votes

Ce qu'on voit. Sur l'île de Montréal et au centre de Québec (Taschereau, Jean-Lesage, Jean-Talon), QS progresse, de 23 % à 26 %, malgré la remontée libérale. Partout ailleurs, il recule de 13 % à 9 % : une partie de son électorat de 2018–2022 est retournée au PQ, qui gagne 15 points dans ces circonscriptions. Ce recul ne lui a coûté aucun siège : hors de ses deux bastions urbains, QS n'avait que Sherbrooke, qu'il a gardé.

04

La CAQ s'est défaite selon ses coutures d'origine

La CAQ de 2018–2022 n'est pas sortie de nulle part. Elle s'est construite en prenant des électeurs à trois familles : l'ADQ, dont elle est l'héritière directe ; des péquistes « pas pressés » sur la souveraineté ; et des libéraux francophones. Entre 2014 et 2022, elle a gagné le plus là où le PQ perdait le plus (ressemblance de sur 1), et aussi là où le PLQ s'effondrait ().

Si c'était bien une coalition, son effondrement devrait se lire comme un aller-retour : chaque famille devrait reprendre ses électeurs là où elle les avait perdus. Pour le vérifier, on suit les mêmes 127 circonscriptions de 2014 à 2026. Dans les graphiques qui suivent, chaque point est une circonscription.

Morceau péquiste

Le PQ revient exactement là où il était parti

horizontal : ce que le PQ a perdu entre 2014 et 2022 · vertical : ce qu'il regagne en 2026 (points)

Ce qu'on voit. Plus le PQ avait perdu entre 2014 et 2022, plus il regagne en 2026 : les points montent de gauche à droite (ressemblance de sur 1). La ligne pointillée marque le retour complet ; la plupart des circonscriptions en sont proches. Les électeurs péquistes prêtés à la CAQ sont revenus.

Morceau adéquiste

Le PCQ gagne là où l'ADQ était forte

horizontal : vote ADQ en 2008 · vertical : gain du PCQ entre 2022 et 2026 (points)

Ce qu'on voit. Les gains du PCQ suivent presque parfaitement la carte de l'ADQ d'il y a dix-huit ans (ressemblance de sur 1). L'électorat adéquiste, absorbé par la CAQ en 2012, a trouvé un nouveau parti.

Morceau libéral francophone

Les libéraux, eux, ne sont pas revenus

horizontal : ce que le PLQ a perdu entre 2014 et 2022 · vertical : ce qu'il regagne en 2026 (points)

Ce qu'on voit. Ici, pas d'aller-retour : le PLQ regagne environ 10 points partout, qu'il ait perdu 15 ou 45 points (ressemblance de sur 1, presque nulle). Il ne récupère qu'environ de ce qu'il avait perdu.

Où sont allés ces libéraux francophones ? Le graphique suivant regroupe les circonscriptions hors de Montréal et de Laval selon l'ampleur de l'effondrement libéral entre 2014 et 2022.

Là où le PLQ s'était effondré, c'est le PCQ qui en profite

% des votes en 2026, hors de Montréal et de Laval, selon la chute du PLQ entre 2014 et 2022

Ce qu'on voit. Dans les circonscriptions où le PLQ faisait 46 % en 2014 (beaucoup autour de Québec et dans le centre du Québec), il est passé à 8 % en 2022 et ne remonte qu'à 19 % ; le PCQ y fait 31 %. Une partie des anciens libéraux francophones, passés par la CAQ, a continué vers le PCQ plutôt que de rentrer au PLQ.

La coalition s'est donc défaite en trois dynamiques distinctes : un vrai retour chez les péquistes (au PQ) et chez les adéquistes (au PCQ, leur nouvelle maison), mais pas chez les libéraux francophones. Ceux-là sont partagés : une partie est rentrée au PLQ, une partie a suivi vers le PCQ, une partie est restée à la CAQ.

Voir les détails : le vote fédéral des quartiers caquistes (section par section)

Sections de vote 2018 et 2022 et élection fédérale 2021, transposées sur les sections 2026. Les résultats 2026 par section, attendus d'ici novembre, permettront de refaire l'aller-retour quartier par quartier. 2014 : résultats par circonscription placés sur la carte 2026 selon les logements.

05

Le PQ a déjà fait le plein de son camp

Le PQ double son score, de 15 % à 28 %, et prend le pouvoir. A-t-il encore de la place pour grandir ? Pour répondre, il faut regarder son camp : les électeurs qui votent pour un parti souverainiste, PQ ou QS. Ce camp a toujours eu un plafond, autour de 40 %. En 2026, il y est revenu.

Le camp souverainiste ne dépasse pas 40 %

% des votes, PQ et QS empilés, élections provinciales

Ce qu'on voit. Le total (PQ + QS, avec Option nationale en 2012–2014) oscille entre 30 et 40 % depuis vingt ans, et 2026 est au sommet de cette fourchette, comme 2008 et 2012. Ce qui a changé, c'est le partage : le PQ avait presque tout le camp en 2003, la moitié en 2018–2022, et les deux tiers aujourd'hui.

40 %le camp souverainiste est à son niveau record ; il ne s'est pas élargi
69 %de ce camp vote déjà PQ (49 % en 2022)
12 pointsce qui reste dans le camp, c'est QS, surtout à Montréal, où ses électeurs ne sont pas revenus au PQ

Le PQ a donc déjà récupéré à peu près tout ce qui était à sa portée : les péquistes partis à la CAQ (section 4) et une partie des électeurs de QS en région. Pour aller plus loin, il lui reste deux options, toutes deux difficiles : prendre à QS ses électeurs urbains et progressistes de Montréal, qui ont résisté cette année, ou convaincre des électeurs qui ne votent pas pour un parti souverainiste.

Le palier fédéral confirme ce plafond. Hors de Montréal et de Laval, le PQ fait 31 % : c'est déjà le niveau du Bloc québécois en 2025 (32 %), dans les mêmes circonscriptions.

Le PQ et le Bloc québécois

% des votes, 2003–2026

Ce qu'on voit. Le PQ (28 %) et le Bloc (28 % en 2025) sont au même niveau. Le Bloc est passé de 49 % en 2004 à environ 30 % depuis 2019 ; le camp souverainiste fédéral ne fournit pas de réservoir caché.

Voir les détails : où le camp souverainiste bat son record

PQ + QS en 2026, moins leur meilleur résultat depuis 2003, en points. Les records sont surtout à Montréal et dans la région de Québec ; dans le cœur francophone hors des grandes villes, le camp reste sous ses sommets de 2008–2012. La carte de 2026 ressemble à sur 1 à celle de 2012.

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Méthode et prudence